En confinement avec… Richard Leteurtre

Durant le confinement, le théâtre et la culture au sens plus large se sont tus, ou presque. Forcé d’avancés masqués, obligés de fermer leurs portes au publics, les établissements culturels ont dû tenter d’improviser, de se réinventer, pour survivre en attendant de s’exprimer à nouveau. Conséquence de cette vie culturelle dessinée en pointillée, seules les résidences de créations, dans un cadre sanitaires stricts, permettaient aux théâtres de continuer à fonctionner, un peu. Faute de public à qui les présenter, La Ferme de Bel Ébat vous ouvre le plateau et sa salle à certaines d’entre-elles, sous la forme d’entretiens écrits.

C’est le 8 décembre prochain que le public de La Ferme de Bel Ébat aurait dû pouvoir découvrir la nouvelle création du théâtre Eurydice, Gargantua, adapté de François Rabelais par Cyrille Bochew et Richard Leteurtre. Malheureusement, le confinement en a décidé autrement… Le théâtre a été obligé de fermer ses portes au public mais les a ouverts aux compagnies qui souhaitaient bénéficier d’un temps de création en résidence, faute de pouvoir jouer leurs spectacles comme prévu. C’est dans ce cadre que nous avons pu échanger avec Richard Leteurtre sur cette nouvelle création, sur la troupe Eurydice et le festival Imago, Art et handicap.

Comment caractériser la troupe du théâtre Eurydice ?

C’est une troupe comme les autres, avant tout. Certes, ce sont des comédiens avec des handicaps psychiques, mais nous abordons la troupe par la proposition artistique. Dans le cas contraire, nous partirions sur un mauvais chemin, celui clairsemé de barrières et d’à priori.

Ensuite, pour le travail, on s’adapte avec eux comme on le ferait avec n’importe quels comédiens. Ils ont une authenticité que les autres n’ont pas, cette capacité à être « ici et maintenant ». Ils ne sont pas « virtuoses », mais plus que convaincants.

C’est aussi une troupe « de gueules ». Chez eux, il n’y a pas d’uniformité des corps, des voix,… Ils ont leurs grandes identités. Ensuite, ce n’est pas une troupe de sociétaires mais on peut dire qu’ils ont l’esprit de groupe ! (rires…)

Gargantua
Crédits Photo @Alexis Verdier

Comment fonctionne le théâtre Eurydice ?

Nous avons un statut d’ESAT, à Plaisir, depuis 1990. En France, il existe une dizaine d’ESAT au fonctionnement similaire (dont l’Oiseau Mouche à Roubaix ou La Bulle Bleue à Montpellier).

Le système classique des écoles ne fonctionne pas pour eux. D’ailleurs, ceux qui sont passés par des écoles ont souvent vécus de mauvaises expériences… La plupart des comédiens ont le théâtre chevillé au corps et ont tout quitté pour venir nous rejoindre. Au quotidien, un tiers des comédiens sont en mesure de vivre chez eux, un autre en autonomie complète, et le dernier tiers est hébergé en foyer.

Personnellement, j’ai dirigé l’ESAT pendant six ans. Mais en tant que metteur en scène, je ne souhaite pas être le seul interlocuteur de la troupe. Ce ne serait sain, ni pour moi, ni pour eux. L’idée, au sein d’Eurydice, est qu’ils travaillent pour le plus de metteurs en scène possible.

Pourquoi cette adaptation de Gargantua en particulier ?

Avec la troupe, même si l’on peut tout envisager, certaines formes d’écritures sont plus favorables que d’autres. Notre objectif n’est pas de les mettre en difficulté ou en situation de désavantage.

Ce sont certes des comédiens professionnels, mais ici, nous ne passons pas d’auditions en fonction des rôles. Ainsi, il faut toujours avoir un double regard. Personnellement, je monte ce que j’ai envie de monter avec, mais toujours en gardant cela à l’esprit.

J’aime particulièrement travailler des textes classiques avec eux. Là, c’est le travail sur la langue qui était particulièrement intéressant. Et celle de Rabelais est truculente. Elle possède une saveur que les comédiens – même si c’est difficile – peuvent s’approprier.

Tout simplement, Gargantua est le texte de Rabelais que je connais le mieux : c’est un texte complexe, d’apparence simple.

Gargantua étant un texte monumental, comment s’est passé le travail, nécessaire, d’adaptation ?

Après lecture de la version primitive de la pièce de Pierre-Étienne Heymann, nous avons décidé quoi garder. Soit environ 1/10 de l’histoire initiale, car la totalité serait totalement indigeste sur scène.

Mon intérêt était de partir de l’aspect fable du texte. Quand on monte Rabelais, il y a plusieurs choses qui frappent : la politique, l’aspect historique, l’humanisme… Il raconte quelque chose du pouvoir, du religieux, de la société.

La grande particularité de Rabelais, c’est son utilisation d’une forme très simple (celle du conte) et du théâtre populaire pour distiller un message politique fort. Il avance masqué, en somme. La clé, qui se trouve dans le prologue du texte (« ne prenez pas ce que vous lisez pour argent comptant), est qu’il s’agit d’un texte à double fond qui ne correspond pas vraiment à l’image que tout le monde en a au premier abord.

En a résulté le choix d’une adaptation autour de trois actes : la naissance de Gargantua, son éducation et les guerres picrocholines qui se terminent paradoxalement par un hymne à la paix.

Pouvez-vous nous parler de la création du spectacle en elle-même ?

Elle a débutée il y a trois ans et pour être franc, je ne savais pas comment l’aborder : le gros du texte étant une narration. Il était fondamental que la parole circule. Je souhaitais aussi travailler la voix, et les corps.

C’est en sollicitant des intervenants qui travaillent habituellement avec le théâtre comme Cyrille Bochew (qui est danseur) que le spectacle a commencé à prendre sa forme actuelle. Cyrille, qui maîtrise l’écriture du mouvement de Rudolf Laban et la chorégraphie, est littéralement tombé en amour du texte et du travail avec la troupe.

Après de nombreux aller-retour, nous sommes partis de la langue, compliquée, d’origine, pour revenir à quelque chose de plus contemporain, tout en faisant attention à ne pas perdre la tournure ou des prononciations particulières. C’était aussi un travail de compréhension pour être certain que tous les comédiens comprenaient bien ce qu’ils disaient. Début 2017, nous avions le texte. En automne de la même année, nous avons fait un « travail de dentelle » avec les comédiens lors d’un stage, soit une simplification dramaturgique et chorégraphique, une certaine épuration progressive.

Au final, la forme proposée est une forme où chaque mouvement représente quelque chose. Cette phase de formalisation permettait au texte d’exister, de constituer un écrin au texte par la structuration du corps et de l’esprit avant de venir « saloper le travail » en laissant un peu d’air à tout ça.

Le décor constitue la touche finale : un damier déstructuré qui symbolise assez bien la déstructuration progressive du texte et de l’intrigue qui renvoie aussi à l’époque contemporaine et à l’actualité.

Gargantua
Crédits Photo @Alexis Verdier

Pour une troupe aussi soudée, le confinement a dû être particulièrement difficile ?

Il l’a été, même s’ils ont tous gardés le contact à distance. Nous avons cherché à rendre ce confinement le plus ludique possible en leur faisant écrire des textes. C’est d’ailleurs quelque chose que nous avons filmé, avec une petite dramaturgie, pour aboutir à des petites séquences d’une minute trente en moyenne mises en musiques.

Heureusement, le travail a pu reprendre sur Gargantua. La création du spectacle devait avoir lieu le 14 novembre à La Verrière. Finalement, c’est à huit-clos qu’elle a pu se faire à La Ferme de Bel Ébat. Nous tenions quand même à organiser une simili-première. Heureusement, certaines dates seront déjà reportées pour la saison prochaine…

En quoi consiste le Festival Imago, art et handicap, dans lequel s’inscrit – notamment – Gargantua ?

Ce festival est né de deux autres. Le festival Viva la Vida (Val d’Oise) porté par le théâtre de Cristal et le festival Orphée (Yvelines) initié par ma prédécessrice au sein de l’ESAT. D’abord sous le format d’une biennale, à partir de 2016 puis en se développant sur tout l’Île-de-France, ou presque, depuis.

Imago est une structure qui diffuse et fait la promotion des compagnies avec des artistes en situation de handicap. S’y distingue Imago, le festival et Imago, le réseau, mais l’un ne va pas sans l’autre.

L’objectif est simple : trouver toujours plus de lieux de diffusion, trouver des revenus et tenter d’obtenir suffisamment de budget pour espérer cofinancer des spectacles pour que les lieux prennent plus de risques. Mais fondamentalement, notre objectif ultime serait de disparaître. Parce que nous dans un monde idéal, nous n’aurions plus besoin de faire ce travail.

Le Festival Imago, Art et Handicap

Quels sont les freins au changement ?

Ce qui doit compter, avant tout, c’est le geste, le projet artistique.

Pour le moment, il faut des festivals, des actions comme ça pour que les mentalités changent. C’est pourquoi j’essaie de mettre en avant la notion de « bouger les esthétiques ». Car le handicap apporte quelque chose que l’on ne voit pas autrement, amène de l’innovation. L’exemple le plus notoire est celui de la langue des signes.

Il reste du chemin à parcourir, avec les spectateurs, mais aussi et surtout auprès des programmateurs. Le public aime découvrir et à tendance à accepter. Une fois prévenu ou accompagné, il y va.

La frivolité des programmateurs est la première, voir l’unique barrière. Le festival est aussi important pour ça, c’est un cadre qui les légitimise, qui les protèges dans leur programmation.

 

Interview réalisée par Grégoire Haska


Comme tous les spectacles annulés en raison de la crise sanitaire, Gargantua sera reprogrammé la saison prochaine à La Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt.

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