En confinement avec… Pauline Susini

Durant le confinement, le théâtre et la culture au sens plus large se sont tus, ou presque. Forcé d’avancés masqués, obligés de fermer leurs portes au publics, les établissements culturels ont dû tenter d’improviser, de se réinventer, pour survivre en attendant de s’exprimer à nouveau. Conséquence de cette vie culturelle dessinée en pointillée, seules les résidences de créations, dans un cadre sanitaires stricts, permettaient aux théâtres de continuer à fonctionner, un peu. Faute de public à qui les présenter, La Ferme de Bel Ébat vous ouvre le plateau et sa salle à certaines d’entre-elles, sous la forme d’entretiens écrits.

Pauline Susini (Compagnie Les Vingtièmes Rugissants) est une artiste accomplie et multi-facette, une comédienne, autrice et metteuse en scène que La Ferme de Bel Ébat était fière d’accueillir pour une résidence de création devant permettre l’aboutissement de sa pièce Des vies sauvages, initialement prévue pour être jouée lors de trois représentations (dont une scolaires), les 25 et 26 novembre derniers. Cette programmation était fondamentale à bien des égards, à commencer par son sujet: une relation toxique, la question des violences commises envers les femmes et du féminicide le jour de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Hélas, l’épidémie du Covid-19 est venue tout chambouler…

L’histoire d’une relation de couple toxique qui vire à la traque bestiale

Des vies sauvages, « c’est l’histoire de Maxime, qui vit une relation sous emprise », explique la co-autrice et metteuse en scène de la pièce. Un « puzzle qui s’agence à travers trois temporalités qui se superposent », mêlant passion, oppression et drame. Le choix du mot « emprise » revêt ici toute son importance : le cœur du propos de la pièce est bien celui-ci, la difficulté de s’échapper ou d’en réchapper…

En réchapper, c’est la problématique majeure d’une proie. Et Des vies sauvages s’illustre aussi comme une fable animaliste cristallisée autour de la figure de cette jeune femme, tantôt naïve dans son obsession de la pureté animale, vécue au travers de son rêve de participer un jour au véritable festival américain Anthrocon (une convention furry où s’abandonner à vivre déguisé en tant qu’animal à temps plein est possible) que pourchassée comme un gibier. « Cette omniprésence du monde animal, en filigrane dans la pièce est autant réconfortante qu’effrayante ».

Un Homme absent et pourtant omniprésent

Dans cette « traque où même sorti de sa vie, cet homme sera toujours présent », comme l’explique Pauline Suzini, le chasseur, cet homme, n’est pourtant jamais présent sur scène. Pour l’autrice et son co-auteur masculin, Guillaume Mazeau, « il était important de le rendre absent ». D’une certaine façon, c’était l’occasion, dès les prémisses de l’écriture en 2016 de rendre une forme de justice aux victimes en les mettant en lumière : celles qui « souvent, médiatiquement, subissent une forme d’oubli » alors que seul leur bourreau semble retenir l’attention du public et des médias. C’est aussi le moyen de rendre « cette menace qui fait partie de chaque milieu, de chaque génération, potentiellement universelle »

La femme victime, une figure embarrassante dans l’opinion populaire

En tête, lors de l’écriture du texte, il y avait de nombreuses affaires bien réelles. En premier lieu, la succession des procès de Jacqueline Sauvage (à laquelle le titre du spectacle fait un discret clin d’œil). Ce qui a tout particulièrement marqué Pauline Susini, c’était l’opinion populaire particulièrement embarrassée par cette affaire. « Jacqueline Sauvage n’était pas la victime idéale. C’était comme si on attendait d’elle un certain standing, une certaine image pour la considérer comme telle ». Sans parallèle abusif, ce refus de manichéisme caractérise aussi le personnage de Maxime. Non, elle n’est pas parfaite. Maxime n’est pas une sainte. Mais une victime n’a pas besoin de l’être pour en rester une.

Sonner vrai pour toucher juste, c’est tout l’esprit de cette pièce qui en décrivant également « l’entourage de Maxime et son impuissance » à empêcher l’inéluctable illustre bien la détresse de ce type de situations.

Des vies sauvages
Crédits Photo @Alexis Verdier

Mettre des mots sur les maux

Pour autant, Pauline Susini ne considère pas son spectacle comme un manifeste sur les violences conjugales. « C’est avant tout une fiction. Le sujet est évidemment dur, mais la pièce comporte aussi beaucoup d’humour. Il n’était pas question d’opérer une dénonciation didactique ».

D’ailleurs, la metteuse en scène désapprouve l’idée d’utiliser le théâtre pour donner des leçons de morale mais conçoit en revanche sa pièce et son approche comme ouvertement politique. « Je lutte contre les inégalités et me positionne contre la domination masculine et la violence ordinaire ». Quant au théâtre en général, c’est pour elle une loupe sur la réalité sociale : « je ne suis personne pour dire ce qu’il faudrait ou ne pas faire. En revanche, je cherche à mettre en lumière des mécaniques de domination ».

Une création dans la douleur

Après l’écriture du spectacle en 2016, la Compagnie Les Vingtièmes Rugissants a pu bénéficier de deux premières résidences pour travailler le spectacle. La première « dans le cadre du festival Situ, en Normandie », présentait un cadre inédit, la nature, très appropriée pour véhiculer la dimension animale au cœur du spectacle. De cette version préliminaire de la pièce, Pauline se souvient d’un « impact fort » sur un « public très varié, dont certaines personnes n’étaient pas habitués au théâtre » « Certains hommes, de soixante-dix ans, repartaient en pleurant », se souvient l’autrice. La seconde résidence, au théâtre de l’Aquarium, était ensuite l’occasion d’amener la pièce vers sa forme actuelle, « une autre vision, plus cinématographique » qu’il fallait « réadapter, repenser autrement ». « En dix jours, ce fut une réinvention ».

En novembre 2019, la situation était pourtant plus sombre pour l’avenir de la pièce. Mais « c’est là que Yoann (ndlr. Lavabre, directeur de la Ferme de Bel Ebat) a vu le spectacle. » A cette période où Pauline confie s’être sentie particulièrement abattue : « j’étais très fatiguée, faute de moyens et de perspectives. Déprimée. A ce moment, j’aurais pu arrêter la pièce… », explique-t-elle. Alors qu’initialement, il ne devait s’agir d’une programmation d’une date à La Ferme de Bel Ebat, « Yoann m’a demandé : « tu as besoin de quoi ? ». J’ai expliqué qu’il nous faudrait un peu plus de temps de création pour finaliser la pièce, mais aussi plusieurs dates et que j’aurais souhaité jouer devant des lycéens idéalement… ».

Une compagnie en résidence à La Ferme de Bel Ébat

C’est exactement ce que le directeur lui a assuré. « Il m’a vraiment soutenue », atteste la metteuse en scène. Et pour sa création, elle a bénéficié à La Ferme de Bel Ebat d’un « véritable accueil logistique et humain où toute l’équipe technique nous apporte son expertise et permet une ambiance porteuse pour l’artistique ». Au sein du territoire, elle est également ravie (« j’adore ça ») de pouvoir aller au contact de différents publics pour des actions culturelles : avec en premier lieu un stage du théâtre de l’opprimé sur la mise en scène d’inégalités au Phare Jeunesse et un atelier auprès du CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale) L’Equinoxe à Montigny-le-Bx qui devait aboutir à la première partie de son spectacle.

Les violences conjugales, «un confinement sans fin»

Néanmoins, en raison du Covid, cette période a forcément aussi été très difficile… C’est d’autant plus ironique qu’on le sait, ces périodes de confinement se sont avérées dramatiques pour de nombreuses femmes victimes de violences conjugales. Des femmes parfois placées dans une dépendance matérielle et affective vis-à-vis de leurs agresseurs tandis que l’impossibilité de sortir restreignait la possibilité pour elles de trouver des relais et des témoins…

Des vies Sauvages, privé de public, voyait également sa parole muselée. S’il est important de libérer la parole, il ne faut pas occulter l’importance que quelqu’un puisse l’écouter. Tout particulièrement, Des vies sauvages devait se créer le jour de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, une date hautement symbolique.  « J’étais très émue à cette idée », précise Pauline Susini.

Des Vies Sauvages
Crédits Photo @Alexis Verdier

« Un gros coup de massue ! »

« Notre résidence était joyeuse, mais aussi très triste. Nous sommes contents, car c’était l’envol de la pièce et nous avions l’impression de la voir pour la première fois. Mais c’est aussi une période d’angoisse depuis mars. » Après quelques espoirs en septembre / octobre, le second confinement est venu mettre un point final à toute représentation face au public. Pour cette saison, du moins. « Nous avons appris le confinement lors de la construction des décors. Tous, nous avons ressenti un grand vide, une inutilité profonde. »

Malgré tout, la Cie a réalisé une captation de cette « fausse » première en tant qu’outil de travail et de diffusion aux programmateurs. Déjà, « en janvier, nous allons pouvoir jouer au Théâtre Paris-Villette ». Outre une reprogrammation à La Ferme de Bel Ébat pour la saison prochaine, nous ne pouvons qu’espérer que Des vies sauvages saura trouver le chemin du public.

Entretien mené et écrit par Grégoire Haska

 


Comme tous les spectacles annulés en raison de la crise sanitaire, Des vies sauvages sera reprogrammé la saison prochaine à La Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt.

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